Zagz / L'Âne et la Machine


L'Âne et la Machine

Huile de cerveau

Bois la poésie broyée qui dégouline des rouages

Il en suffit d'un peu. Juste un peu pour te rassasier

L'assoiffé ne fait pas le difficile.

Même si la souffrance semble sans saveur aujourd'hui,

Demain elle sera délicieuse.


Tu deviens une métaphore vivante

Décorer le monde de symboles !

Prêter conscience à l'objet et au mort.

Parler à la Machine comme quand on prie son Dieu.

Même si elle ne comprend pas.

Même si elle n'écoute pas.

Tu dois quand même lui parler.

Tes mots ne la toucheront pas, mais au moins ils reviendront dans tes oreilles.

Tu n'es pas un poète - Tu es la poésie

Dépouillé d'un petit peu de viande en moins,

L'Âne avance sereinement vers sa tombe qui l'attend ici ou peut-être là-bas.

C'est pas tragique.

Bah la tragédie c'est toi qui la bricole dans ta tête.

L'Âne s'est fait dévorer de nombreuses fois par la Machine, pourtant il est encore là.

Dans quinze mille quatre cent soixante sept ans et des poussières il sera encore là.

Ce super équidé est né dans les plis d'un cerveau.

Je charge toutes mes peines sur son dos puis le relâche dans les déserts sorciers.

Il n'est pas le poète, Il est la poésie.


La Machine chauffe

La Machine ne s'éteindra jamais non plus.

Indifférente aussi bien au temps qu'à l'espace,

Ne connait pas le Mal et encore moins le Bien.

Son fuel c'est l'existence, c'est les yeux qui s'ouvrent et qui contemplent,

Elle dévore des rêves et les rend broyés.

On en ramasse les restes et on s'en contente.

Je te souhaite bien du courage pour vivre comme ça.

J'ai ramassé la purée d'Âne qu'elle m'a rendue et étonnamment, il restait vivant.

La bestiole s'est fait broyer et broyer et rebroyer et rerebroyer et

pourtant dans quinze mille quatre cent soixante sept ans et des poussières,

il était toujours là.

Constante.

La Machine est une constante.

C'est peut-être ce qui la rend tolérable.

C'est peut-être pour ça qu'à force de nous y faire broyer, on s'y habitue.

Broyer c'est son seul gimmick.

Elle dévore des rêves et les rend broyés.

Ben en fait elle les transforme.

Un rêve broyé reste encore un rêve.

Un Âne broyé reste encore un Âne.

Il est juste en purée.

Mais la purée c'est sympa.

Avec des saucisses végétales et un peu de curcuma.

Candide,

est celui qui se croira capable de conquérir la Machine.

Dans la Machine, il n'y a rien à conquérir.

Ni à détruire, ni à créer.

Quand l'Âne l'a traversé le premier jour

Il s'est brûlé la croupe dans le brasier froid

Le deuxième jour c'est son cuir qui a été collecté.

Pourtant jour après jour il revenait.

Le troisième, sa paix a été arrachée hors de son cerveau.

Le quatrième, la queue et la bite finirent en saucisses.

Le cinquième, elle lui a pris ses yeux favoris, ceux qui s'ouvrent et qui contemplent.

Jour après jour il revenait.

De quoi remplir de sang trois ou quatre océans.

Pourquoi est-ce qu'il trouvait tant de réconfort dans la douleur ?

Quel genre de malade il faut être ?

Quel genre de malade,

un poète cintré avec la cervelle toute huileuse par exemple ?

Quel genre de malade peut penser que la douleur et la peine sont de bons professeurs ?

Petit vicieux

Qui a passé sa vie entière à fétichiser sa souffrance

A la transformer en génèse de sa mythologie intérieure

Face à une telle créature la Machine semble au final peu menaçante.

Parce qu'elle broie l'Âne,

lui arrache tripes, yeux, et saucisses,

mais l'Âne continue de revenir -

évidemment, parce qu'il n'a pas le choix

mais aussi parce qu'il commence à aimer ça.

Parce que ce petit vicieux pense désormais que ça fait partie de lui.

Quand souffrir fait partie de ton identité,

le pincement du rouage devient un rappel de la place que tu occupes dans le monde,

alors tu te jettes mort de rire dans la Machine.

La vie n'arrête jamais totalement d'être douloureuse,

c'est un flot ininterrompu de Machines qui viennent te broyer la bite.

Tu as tort, je n'aime pas ça. C'est juste ma réalité.

Mais même arrachés, mes yeux continueront de contempler, je te le promets.

Je te promets que j'arrêterai jamais. Je te promets que même sans viande je continuerai.

Je te promets que mes organes ne sont dédiés qu'à ça.

Arpenter les déserts sorciers et boire toute l'huile que je trouve.

Mon cerveau est huileux - huileux comme JAMAIS il ne l'a été.

L'huile est d'excellente qualité, t'en serais épaté.

Je vais rester assoiffé d'huile.

Je dois rester insatiable.

Là où la soif s'arrête, le rêve s'arrête aussi...

Il faut toujours rêver un peu trop haut. Juste un peu trop, pas plus.

Broyé et intact

L'Âne gambade sans séquelles

Dans son florissant pré encerclé de collines bleues

Le soleil timide se glisse derrière les lunes.

Quinze mille quatre cent soixante sept ans et des poussières mais nous sommes toujours là.

Avalés et broyés des milliers de fois par les Machines gourmandes.

Ca va, toi, depuis le temps ?

Malgré ces interminables années qui nous séparent de l'ancien monde,

Tu restes le même lointain cousin que je reconnaîtrais entre mille.

Comme si nous avions toujours vécu dans ce pré.

Ce pré où rien ne compte, où rien ne broie.


Dans un silence indicible,

La cause s'abroge et la conséquence inexiste,

Aucun passé. Aucun futur.

Juste un long présent qui s'attarde.